Le leadership remarquable des Afro-Fransaskois
À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, L’Eau vive souligne la contribution de cinq personnalités fransaskoises, toutes illustrant à leur manière le thème retenu cette année par le gouvernement du Canada : L'héritage et le leadership des personnes noires : célébrer l’histoire canadienne et inspirer les générations futures.
Judicaël Moukoumi est un chercheur en sciences de l’environnement, spécialiste des sols et de la biogéochimie terrestre.
D’origine gabonaise, en Saskatchewan depuis une vingtaine d’années, l’homme s’est engagé au sein du Nouveau Parti démocrate à Saskatoon. Mais son leadership démarre en 2009 avec la Communauté des Africains francophones de la Saskatchewan (CAFS) dont il est l’un des membres fondateurs.
« Lorsque nous sommes arrivés ici, la communauté fransaskoise n’était pas encore habituée à la diversité africaine, notamment avec l’accueil des nouveaux arrivants », se souvient-il.
Pour ce faire, une association fédératrice s’imposait : « À l’époque, il fallait convaincre chacune des communautés africaines en Saskatchewan de taire les différences et les divisions pour donner de la force à une structure rassembleuse. »
Une progression à poursuivre
Aujourd’hui, Judicaël Moukoumi note une certaine progression dans le leadership exercé par les Fransaskois d’ascendance africaine.
« On trouve aujourd’hui des Africains tenir avec brio des postes de direction générale ou de présidence au sein de plusieurs organismes francophones. Ils sont là par mérite, les gens ont reconnu leur potentiel », dit-il.
Malgré tout, le docteur déplore le faible nombre de jeunes africains à poursuivre leurs études au niveau postsecondaire : « Sur 100 élèves africains francophones au Canada, moins de 50 % poursuivent des études postsecondaires. »
Par ailleurs, le militant du NPD note l’absence de personnes noires dans les instances décisionnelles provinciales. « La représentation est fondamentale pour une communauté qui aspire à se développer », juge-t-il.
Éduquer par l’art
Née de parents burundais et russe, Diana Ntibandetse est une artiste en arts visuels adepte de la peinture et du dessin qui organise des ateliers en parallèle de son travail d’analyste de politiques au gouvernement de la Saskatchewan.
Passionnée par le multiculturalisme, ses œuvres et ses ateliers sont une plateforme pour le partage des cultures. Elle a d’ailleurs fait partie cette année du projet Couleurs de la fransaskoisie du Conseil culturel fransaskois, signant une fresque murale à Prince Albert.
À travers ses ateliers scolaires, la Réginoise cherche à mettre en avant la diversité dans l’art. « Quand ce sont des artistes africains qui ont des tableaux qui se vendent à des millions de dollars, cela touche les élèves noirs parce qu’ils se retrouvent dans ces modèles », illustre-t-elle.
Libérer le potentiel
Originaire de la Côte d’Ivoire, ayant étudié et vécu au Québec pendant 10 ans avant d’arriver en Saskatchewan en 2001, Kouame N’Goandi a gravi les échelons du Conseil économique et coopératif de la Saskatchewan (CÉCS) avant d’en devenir le directeur général en 2018.
Membre du Réseau de développement économique et d’employabilité (RDÉE), l’homme d’affaires a toujours mis à contribution son expérience et son savoir pour encourager l’entrepreneuriat dans la province.
Il a lancé plusieurs programmes, dont Le camp jeune entrepreneur et le projet touristique Venez nous découvrir, avec, chaque fois, la même motivation : « Aider les autres à atteindre leur pleine capacité. »
Toutefois, le gestionnaire trouve le leadership au sein de la communauté noire canadienne « faible et dispersé ». En Saskatchewan, celui-ci serait même renfermé sur lui-même.
« C’est un leadership un peu sectaire, qui ne se regroupe pas pour un intérêt général. Nous avons besoin de travailler ensemble », estime-t-il.
Et de se demander : « Comment bâtir pour que nos enfants puissent en profiter et vivre pleinement de leurs droits ? Ce ne devrait pas être uniquement une réflexion du mois de février, mais tout au long de l’année. »
Des avancées encore possibles
Formé à la médecine en République démocratique du Congo, Jules Boyale Bofoya a travaillé pendant seize ans en Afrique du Sud avant d’arriver en Saskatchewan en 2006, devenant ainsi l’un des quatre médecins africains francophones de l’époque à Saskatoon.
Depuis, le praticien note encore des « difficultés d’ordre racial » dans sa profession. « On peut se faire juger uniquement à cause de la couleur de sa peau, observe-t-il. Certains patients pensent que je n’ai pas la même valeur qu’un médecin blanc. »
D’un autre côté, certains patients noirs de la communauté se réjouissent de sa présence, déplorant le mauvais traitement que leur réservent certains médecins.
« Certains patients disent que, parfois, on ne les touche même pas. On leur rédige des prescriptions tout simplement sur la base de ce qu’ils expliquent ressentir », dénonce-t-il.
Le père de famille se voit alors comme un précurseur qui déblaie la route pour les futures générations. « Je me bats pour vous », dit-il souvent à ses enfants.
Un manque d’unité
Dans un tout autre registre, Bertrand Ninteretse, musicien d’origine burundaise connu sous son nom d’artiste Kaya Freedom, s’identifie comme « un artiste leader pour le changement positif des mentalités ».
Avec cinq albums à son actif, ainsi que des concerts, des festivals et plusieurs prix, il a représenté la chanson fransaskoise et la Saskatchewan ailleurs au pays.
Cette année, il a été le promoteur d’un tournoi de basketball qui a réuni de nombreux jeunes de la province dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs.
Kaya Freedom a grandi dans un contexte d’instabilité sociale et politique, dominé par la guerre ethnique et l’embargo. Au Canada, il appelle à l’unité :
« Parler plus d’être Burundais que Tutsi ou Hutu, parler plus d’être Africain que de nos différences, parler plus d’être unis dans la diversité dans cette fransaskoisie », défend-il.
L’artiste déplore l’absence de politique d’intégration culturelle. « On a besoin d’artistes qui prônent cette unité dans la diversité. On a tellement de discriminations, mais parce qu’on travaille dans la fransaskoisie, on ne la dénonce pas de peur de perdre son job », pense-t-il.
Le musicien appelle ainsi de ses vœux une politique fransaskoise plus unificatrice. « Il manque du leadership, il manque des artistes qui chantent pour l’unité, il manque des dialogues et des tables rondes, il manque une politique d’unité. »
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